Manifeste

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Bonbon cannibale – I’Art vu par une fille

Qu’y-a-t-il dans une fille? — Du sucre, des épices et tout ce qui est bon. A l’extérieur, elle donne l’illusion de se ronger elle même, de l’intérieur… Elle a faim de tout ce qui est inaccessible, forcée à un régime contre-nature dans sa recherche de la perfection, elle nourrit son identité des friandises qu’elle découvre sur sa route. Corrosive comme le sucre sur les dents, elle recherche son sanctuaire en elle et le cannibalise. Elle a faim car elle ne doit trop en prendre. Elle en prend trop car elle a une grande faim.

Je suis une fille : c’est évident si l’on regarde mon travail. Je pense connaître des choses sur la beauté, j’ai passé une grande partie de ma vie à méditer sur son mystère, dévorant les magazines de mode, me condamnant à des régimes perpétuels, cherchant depuis toujours à atteindre un idéal inaccessible. J’ai vécu prêt du miroir, obsédée par la magie du maquillage, de la mode, et de l’art au point d’en être traumatisée. Je me suis consacrée à l’étude de la mystique féminine, à la façon de créer une illusion, de pacifier cet idéal sans pitié qui hante les femmes depuis le début des temps… dépassant le seul paraître.

Mes dessins, mes peintures peuvent sembler un peu naïves à première vue. Mais là aussi il faut peut-être dépasser le seul paraître.

Je suis restée cette enfant unique qui a trouvé un peu de réconfort dans le monde de ses propres rêves. Au plus profond est à l’oeuvre mon intuition féminine. Mes tableaux contiennent les clés de toutes mes croyances, de mes jugements et de mes pensées confuses, qui se résolvent d’eux-mêmes, intuitivement, comme le subconscient utilise les rêves.
Je crée des images et réalise bien après leur sens, ce que je meurs d’envie de dire mais n’ose ou ne peux seulement dire à voix basse. Créer pour exprimer ce que je ressens face au monde, à ma vie, à mes expériences, afin de créer un autre univers même s’il n’est que fantasme. Une partie de cette fantaisie est basée sur une obsession pour le passé, de sorte qu’ en créant un passé imaginaire, je peux restaurer un sentiment d’appartenance; recyclant des images du passé car nous sommes si perdus de nos jours. Rejetant la maternité pour une autre forme de création, mes tableaux sont mes bébés. Est-ce de l’immaturité et de l’irresponsabilité si je veux fermer les yeux pour rêver.
Perdues dans la confusion, les femmes modernes n’ont pas de modèles. Intrigant de façon malsaine, nous nous présentons masquées, conservant nos mystères intimes à l’abri même de nous mêmes.
Emprisonnées entre le narcissisme et la dépendance, cible du consumérisme, les filles sont éternellement dans un état de suspension.
En résulte cette quête désespérée de cette imagerie « girlie » afin de résoudre le trauma, trouvant une sensation de sécurité thérapeutique dans quelque chose de tellement familier.

Mon travail a lentement évolué de l’idée de filles solitaires à celle de filles combattantes ; des filles seules telles des proies incarnant mes idées sur les dangers de la sexualité, effrayée par mes désirs, mon appétit. Aujourd’hui elles sont remplacées par des personnages combatifs, incarnant le conflit délirant des désirs enfouis. Violence féminine, colère, chaos, quelque chose que les filles connaissent si bien via le tourment violent que combat leur corps chaque mois. Un exemple parfait est le sous-titre du film Faster Pussycat Kill Kill , “une ode à la violence chez la femme”. Les filles en savent long sur ces obsessions. Les obsessions naissent et croissent à l’intérieur. (créant un petit monstre, affamé, aveugle, incroyablement demandeur. )

Je suis obsédée par les images ; mes yeux semblent insatiables. Je suis dépendante, j’ai besoin d’amnésie sélective pour vivre une fantaisie du passé ou d’un futur utopique dans mon art, où l’Utopie est peuplée de femmes, où la mort ne fait pas peur. Je fais des crânes parce que pour moi, cela fait partie de la beauté intérieure, quelque chose que nous laissons après notre mort. Des os qui s’animent sont pour moi l’image la plus joyeuse qu’il soit, comme si la mort n’était qu’une grosse farce. La mort est un changement auquel nous sommes tous soumis, la dernière chose qui nous unie. MORT AU MONDE DU VIEIL ART CONCEPTUEL ET MORT AUX POLITIQUES MONDIALES! Je crois en Dieu ou à une force supérieure, mais je ne crois pas au paradis (après la mort). Cependant, j’ai la vague impression que la réincarnation serait peut-être plus plausible. C’est en tout cas plus rassurant que juste la douleur et puis le néant. J’ai de nombreux désaccords avec les religions organisées, même si je crois qu’elles peuvent être très utiles. Mais utiles pour qui ? C’est là toute la question. Je crois qu’une partie de mon esprit survivra tout comme les bribes d’anciens esprits qui vivent en moi. Est-ce le résultat du travail laissé derrière, ou de celui qui sera laissé derrière ? Je crois au pouvoir de la croyance aux fantômes
Vous avez sans doute remarqué mon obsession pour les monstres de foires. Ma grand-mère est née sans bras, aussi j’ai toujours été attirée par la mystique qui entoure comme un air doux et moisi l’imagerie vieillie des anciens spectacles forains. Je suis facinée par ce que doit être la vie d’une jumelle siamoise, d’être enchainée à vie à la même personne, qui partage chaque moment de votre vie, jusqu’à votre ADN. Comment percer les secrets de l’amour ? Il est certainement plus facile pour une sœur siamoise juste parce qu’elle n’a pas le choix, par simple dépendance. De nos jours, même les liens familiaux ne nous forcent plus à rester unis; est-ce le résultat d’une société d’enfants aux parents divorcés ? Pourtant je sens parfois qu’il y a une sœur siamoise en chacun de nous, une partie de nous que nous voudrions abandonner mais que nous ne pouvons quitter.

Les Sœurs Siamoises
Le thème est apparu avec le tableau Victorian Freakazoid Candy et s’est clarifié dans The Unappreciated Gift. Dans le premier, il y a des citations de la Bible en français. La première citation mentionne la compassion pour le prisonnier comme si l’on souffrait avec lui. La deuxième parle d’être enchaîné, de porter un fardeau, d’être maintenu dans la souffrance humaine. J’y explore la beauté bizarre, quelque chose de mignon et tragique à la fois; une dualité, une fille est nuisible, l’autre délicieuse. PT Barnum apparaît en tant que père / dieu / héros parce qu’il est tout ça pour moi. Avec son nom énorme, accrocheur, et son savoir de ce qui divertit les foules, Barnum, exploiteur expert de la presse et écrivain compulsif, pouvait apparaître tel un messie moderne.
Dans Unappreciated Gift le symbolisme est évident mais toujours intéressant. La toile est le piège féminin, celui que la femme tisse pour les autres et auquel elle ne peut elle-même échapper. Les roses signifient la beauté parfaitement éclose, leur potentiel totalement développé, une beauté douce et fragile, mélée à l’illusion du piège mortel de la féminité. La mort c’est le changement, ce vers quoi nous allons. Les insectes représentent son anxiété, dévorant comme la femme dévore. Les oiseaux sont les messagers essayant de transmettre ce qu’elle a du mal à exprimer. Un cœur qui brûle avec un œil exprime ce silence, la souffrance, l’étude, la connaissance. Ici être une jumelle siamoise, c’est avoir le don de la véritable intimité, mais un don qui n’est pas apprécié exception faite des deux qui ont su s’y adapter. Être tatouée, c’est un choix de vie, choisir de devenir un monstre de foire auto-proclamé. Ce que certains voient comme de l’auto-mutilation est une impulsion primitive, des sentiments intimes exprimés à fleur de peau, une mode, un baromêtre de l’estime de soi, couvrant notre nudité, érotique. C’est aussi un besoin d’expérimenter la douleur physique pour guérir ses douleurs émotionnelles. Je suis tatoueuse depuis 21 ans et cherche toujours à comprendre pourquoi les gens se font tatouer.

Les surréalistes ont très justement prédit que dans le futur, rêve et réalité ne feront qu’un. Le monde d’aujourd’hui est surréaliste. Les Américains, hyptnotisés par leur auto-médication, sont les cibles de la société consummériste. La publicité nous conditionne en permanence à être insatisfaits. Les gens modifient chirugicalement le corps qu’ils ont reçu à la naissance. Existe-t-il des désirs inaccessibles? Alors que les filles réconcillient leurs désirs dans le réel, elles sont culpabilisées dans leurs ambitions, car elles sont sensées être protectrices / serviables et être décoratives, pas ambitieuses. C’est ce qui est fou dans le fait d’être une fille, oui, une fille, un paradoxe.
Les surréalistes nous ont appris à rêver éveillés, à piocher dans nos désirs. Aujourd’hui rien de ce qui nous entoure n’est vrai, tout n’est qu’illusion ; nous vivons dans un monde surréaliste. Nous ne sommes même pas sûrs que nos désirs sont les nôtres. L’ordinateur met le monde à portée de main. Notre inconscient collectif nous semble accessible. Il y a une hiérarchie omniprésente, à peine dissimulée qui évolue rapidement pour devenir une monarchie ou une dictature mondiale. Le « plafond de verre » est bien là pour remettre les femmes à leur place. Même si c’est sans espoir, nous sommes convaincues que nous devons poursuivre le combat, nous imaginant devenir riche et célèbre de façon magique. Nous n’avons pas le pouvoir de changer le gouvernement mais nous pouvons essayer de saper l’autorité politique par une révolution silencieuse, le seul genre de révolution qui sera tolérée dans le futur. Le corps d’une fille est cette révolution silencieuse. La femme est instinctivement familière avec ce qui se passe dans le monde aujourd’hui.
Désespérée, ne pouvant rien changer, j’avais pris l’habitude d’ignorer la presse, les événements et la politique, vivant le passé ou le futur dans ma tête. Avec ce gouvernement capitaliste, nous allons vers la régression. Je suis partie pour l’Europe afin d’échapper à cette mentalité américaine, mais malheureusement le monde entier s’américanise. Vivre en France répond à mes rêves venus du passé. C’est facile de vivre dans un monde idylique à Paris; les rues tordues sont comme les branches entremélées du rêve. Les années 20 et 30 sont romantiques à mes yeux, comme tous ces écrivains et ces artistes venus vivre ici. Au moins, j’ai le choix, contrairement à beaucoup, d’être une expatriée. A Paris, je me sens bien, sexy, romantique, la ville convient à ma personnalité, parler français est une part de l’image fantasque que j’ai de moi-même. Cependant, je pense que je n’assimilerai jamais totalement ce qui renvoit au sentiment que j’ai d’être née fille dans ce monde.

Quelle est ma philosophie?

Une appropriation extrêmement sucrée et sombre / la conservation des images du siècle passé.

Comment faire un bonbon cannibale:

Suivez juste ces 12 étapes:
Prenez une fille bien éclose
Placez là à la mauvaise époque, pleine de désespoir, mais choisissez la assez moderne pour qu’elle ait le choix d’être autre choses qu’une simple usine à procréer
Pas de père, pas de famille
Remplissez lui la tête de romance et de couleurs
Un soupçon de divorce et une toxicomanie
½ coupe de perte totale de contrôle
Laissez mariner pendant deux semaines de vacances à Paris
Ajoutez chaque jour une grosse dose de sucre et de caféïne
Plus des tatouages et de jolis vêtements
Faire cuire jusqu’au réveil spirituel et
Voilà! Les rêves se réalisent.

Dans mon tableau,
Vision in a Bathtub,
la fille dans son bain moussant a une vision spirituelle qui inclut les icones de toutes les grandes religions terrestres. Elle est sous leur surveillance. Choisira-t-elle le matérialisme ou le spiritualisme? Sous sa baignoire on trouve des produits de beauté, des parfums, des huiles, des flacons ornés de bijoux ; cela illustre ses émotions conditionnées, mais aussi, que son corps est un bateau qui attend d’être chargé. J’aime la tension créée par les images en conflit, les messages confus et les illusions brouillées. J’ai réalisé il y a peu que j’ai certainement associé le fait d’être “clean” (sans drogue) à la beauté (parfaite), chacun étant une qualité nécessaire pour être bénie. Les bougies sont ses désirs brûlants. La pureté et la fille sont en conflit car la femme est vue comme symbole de tentation. La juxtaposition d’une jeune fille prenant sa beauté au sérieux, ayant une épiphanie, est incrongrue, ce qui nous pousse à rechercher le message. Quelqu’un m’a fait remarquer que les bulles sont le symbole de l’illusion. Les images religieuses concurrentes disent presque toujours la même chose; la femme est toujours sous surveillance. Choisira-telle la matérialisme ou la spiritualité ? La véritable illusion est de penser qu’il y a une différence entre l’un ou l’autre choix. Chacun peut s’ouvrir spirituellement sans avoir à suivre une formule. Souvent c’est lorsqu’on est seul, concentré, clean et relaxé qu’on est le plus susceptible de se révéler à soi-même.
Je cherche sans cesse l’inspiration visuelle. Les artistes peignent leur environnement; le mien est décoré avec des objets d’un autre temps chinés aux puces. Je trouve une grande part de mon inspiration actuelle dans le sucre et le thé. On peut voir l’excitation générée par la caféïne dans le chaos et les couleurs ou les effets du sucre dans l’aspect cristalisé de l’acrylique. On est ce qu’on mange après tout, ce qui sans doute fait de moi un bonbon cannibale.